"Le Fugitif de La Havane"

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2001

 Published by: Plon

 ISBN: 2-259-19353-6

CHAPITRE PREMIER

Elliot Steil s'assit sur un banc de pierre à l'ombre des arbres du square. Il posa sa cheville gauche sur son genou droit, fit glisser à terre un vieux mocassin à glands usé jus­qu'à la corde et commença à se masser le pied. Deux minutes plus tard, il passa à son pied droit. Puis il posa ses deux talons sur le ciment de l'allée et, tout en se tenant au banc, il agita les orteils.

Rude journée, se dit Steil. Ses réserves de sucre et de café s'étaient toutes deux épuisées F avant-veille et, en guise de petit déjeuner, il avait dû se contenter d'un morceau de pain rassis d'environ quarante grammes arrosé d'un verre d'eau fraîche. A la suite de quoi il s'était aperçu que le pneu arrière de son vélo était crevé. Il avait donc marché jusqu'à l'arrêt de bus, où il avait attendu pendant soixante-quinze minutes, et, à 10 h 02, avec deux heures et deux minutes de retard, il avait passé sa carte dans la pointeuse de l'Institut polytechnique où il enseignait l'anglais.

Le déjeuner avait consisté en un triste et fade mélange de riz et de haricots rouges mal cuits accompagné de tomates trop mûres. Le professeur avait quitté le bâtiment à 17 heures, en se demandant s'il devait encore consacrer une part de son temps libre aux transports publics quasi inexistants de La Havane. Parce qu'une coupure de cou­rant générale était prévue de 21 heures à 23 heures et que des tâches domestiques l'attendaient chez lui, il avait décidé de parcourir à pied les huit kilomètres qui le sépa­raient de son domicile.

Quand il se déplaçait à vélo ou en bus, Steil oubliait sou­vent les problématiques métatarses qu'il avait hérités de quelque ancêtre inconnu. Mais après quarante ou cin­quante minutes de marche, les semelles orthopédiques qu'il insérait dans toutes ses chaussures devenaient totale­ment inefficaces.

Steil soupira et leva les yeux. Deux adolescents passaient dans l'allée. Leur conversation s'interrompit et ils lui jetè­rent un coup d'œil avant d'échanger un grand sourire. Celui qui portait un ballon sous le bras, un blond efflanqué chaussé de baskets montantes assez sales et vêtu d'un short trop grand pour lui, leva la tête et se boucha le nez.

« Pouah ! T'aurais pas un masque à gaz ? » lança d'un ton railleur le plus grand des deux garçons, un jeune Noir à la peau claire.

Plies en deux, ils émirent toute une série de hoquets et grognements qu'ils voulaient faire passer pour des éclats de rire. Et quand, quelques pas plus loin, ils en eurent assez de ricaner, ils se frappèrent dans les mains, un coup à hauteur de l'épaule, l'autre au niveau de la taille, et repri­rent leur conversation.

Steil ne leur en voulut pas ; bien au contraire, il sourit avec amusement. Il savait ses pieds parfaitement inodores, et après vingt ans d'enseignement, il avait appris à connaître les adolescents. Si quelque chose le contrariait, c'était le mauvais espagnol que parlaient ces gamins. S'ils écorchaient et estropiaient leur langue maternelle, quelles chances avaient-ils d'en apprendre une autre ? Chaque année, les élèves qui maîtrisaient l'espagnol étaient de moins en moins nombreux. Ou plutôt de moins en moins nombreuses. Car il s'agissait généralement de filles. Pour éviter de se faire ridiculiser par leurs camarades, les gar­çons qui s'exprimaient correctement, à l'écrit comme à l'oral, étaient obligés de s'en cacher.

Le jeune blond dégingandé se mit à dribbler de la main gauche et, tout en bavardant, les deux gamins s'éloignèrent
d'un pas chaloupé. Steil remit ses mocassins et reprit sa route.

Une heure plus tard, alors qu'il arrivait au coin de sa rue, une troupe d'enfants surexcités fonça dans sa direction. Ils s'agglutinèrent autour de lui en parlant tous à la fois d'une voiture neuve qui brillait de tous ses chromes et d'un tou­riste. Sachant que l'épuisement pouvait le faire sortir de ses gonds, Steil essaya d'échapper aux enfants. Mais ces derniers lui bloquèrent le passage, sautant dans tous les sens en hurlant que l’Americano leur avait donné des chewing-gums. Steil s'arrêta net et leur lança un regard si furieux qu'ils se turent aussitôt.

—O.K., Lemar. Qu'est-ce qui se passe ?

—Il y a un Americano qui vous cherche, m'sieur. Il est arrivé dans cette voiture, répondit le jeune garçon en tendant la main droit devant lui. Et il nous a donné des chewing-gums.

Trop surpris pour réagir, Steil continua de fixer l'enfant de neuf ans face à lui, chef incontesté du groupe.

—Très bien, merci, Lemar, dit-il en se reprenant. C'est bon, les enfants, je n'ai plus besoin de vous.

Alors seulement il se retourna pour regarder la Toyota Corolla gris perle garée le long du trottoir devant son immeuble. Ses plaques d'immatriculation étaient celles d'une voiture de location pour touriste. Quelqu'un était assis au volant. Avec des mouvements très las, Steil s'appro­cha de la portière avant gauche, posa sa main sur le toit et se pencha. Le conducteur, un homme qui ne devait pas avoir loin de soixante-dix ans, releva la tête. Les yeux écar-quillés, il ouvrit la bouche, comme frappé de stupeur.

—Vous cherchez quelqu'un ? demanda Steil.

Dieu merci, enfin quelqu'un qui parle anglais, dit l'homme. « S'iou plaît, s'iou plaît », c'est tout ce qu'ils savent dire... Oui, je cherche Elliot Steil.

—C'est moi.

Une étincelle passa dans les yeux bleus de l'étranger. Il inclina la tête sur le côté tandis qu'un sourire rapide se dessinait sur ses lèvres. Il descendit de voiture et, la main tendue vers Steil, laissa la portière se refermer derrière lui avec un bruit sec.

—Dan    Gastler,    dit-il.    Heureux    de    faire  votre connaissance.

—Enchanté. Est-ce que je peux faire quelque chose pour vous ?

—Ce serait plutôt le contraire.

— Pardon ?

—J'ai été engagé pour faire quelque chose pour vous. Pourrions-nous en parler tranquillement ?

Steil connaissait cet accent. Gastler devait venir du sud des Etats-Unis. Peut-être de Géorgie.

—Oui, évidemment. Si vous voulez bien me suivre... Mais avant, remontez la vitre et fermez la voiture à clé.

L'immeuble qu'habitait Steil avait été construit dans les années 1920 et des pans entiers de briques rouges apparais­saient là où le crépi s'effritait. Le petit ascenseur Otis ne marchait plus. Les deux hommes montèrent à pied jus­qu'au troisième étage. La cage d'escalier semblait n'avoir pas été nettoyée depuis des mois. Ils longèrent un long couloir en U. Steil s'arrêta devant la porte de l'apparte­ment 314, sortit ses clés et ouvrit.

Il ramassa à la hâte une chemise sale qui traînait sur le dossier d'un vieux fauteuil vert, balaya de la table basse une lampe à pétrole au verre noirci par la fumée et fit glisser une sandale sous l'autre fauteuil. Puis il alluma le plafon­nier, une ampoule nue de soixante watts, posa la lampe à pétrole sur l'évier de la cuisine et lança la chemise dans une chambre sombre où le désordre régnait. Après avoir refermé la porte du palier et ouvert la fenêtre qui donnait sur la rue, il fit signe à l'Américain de s'asseoir sur le divan.

—Je vous en prie, asseyez-vous, monsieur Gastler.

—Appelez-moi Dan.

—D'accord, Dan. Est-ce que... Aimeriez-vous un verre d'eau ?

—Ce sera parfait, répondit Gastler en se laissant tomber
sur le divan.

Il portait une chemise de sport couleur tabac assortie à un pantalon large et à ses tennis kaki.

Steil ouvrit un réfrigérateur Hotpoint antédiluvien et, avec un sourire gêné, emplit d'eau deux vieilles canettes de Coca-Cola. Comme il était devenu impossible de trouver le moindre article de vaisselle dans les rayons des magasins de La Havane, l'idiot qui, un an plus tôt, avait cassé son dernier verre, n'avait rien trouvé de mieux pour le remplacer.

Gastler eut du mal à cacher son étonnement, mais il avait soif, et l'eau était fraîche. Steil profita de ce qu'il buvait pour mieux regarder son hôte : le teint hâlé, le cheveu rare et clair, les épaules carrées, il devait mesurer un peu plus d'un mètre quatre-vingts. Leurs yeux se croisèrent, le pro­fesseur détourna le regard et but à son tour.

Gastler vida sa canette et la reposa sur la table basse. Il prit un portefeuille dans sa poche arrière et en sortit un permis de conduire établi en Floride, une carte de visite et une autre de crédit.

— Si vous voulez vérifier mes papiers, dit-il en poussant le tout vers Steil avec un grand sourire.

Jamais jusqu'à ce jour le professeur n'avait tenu de carte de crédit entre ses doigts. Ni de permis de conduire étran­ger. Tous deux étaient établis au nom de Daniel E. Gastler. Sur la carte de visite, ce nom était suivi de « Détective privé patenté ». Steil hocha la tête, troublé, et rendit les papiers à leur propriétaire.

—On m'a dit que tous les Cubains étaient détenteurs
d'une sorte de carte d'identité.

—Oui, c'est vrai.

— Puisse voir la vôtre ?

Steil glissa les doigts dans la poche extérieure de sa che­mise vert clair à manches courtes et en sortit un mince carnet bleu qu'il tendit à Gastler. L'Américain chaussa une paire de lunettes à double foyer sans monture, regarda attentivement la photo de Steil et tourna rapidement les pages du carnet avant de le rendre à son propriétaire. Puis il poussa un soupir de soulagement. Et tout en enlevant ses lunettes, il se laissa retomber contre les coussins du divan.

—Je vous apporte des nouvelles, Elliot. Des bonnes et des mauvaises.

—Commencez par les mauvaises, répondit Steil, tendu.

—Votre père est mort le 14 mai.

Le professeur s'enfonça dans son fauteuil, le regard fixé sur l'Américain. Mais il ne le voyait plus, complètement

perdu dans le passé. Il revoyait le visage jovial de son père penché au-dessus du sien. Il sentait encore la grande main chaude qui tenait la sienne tandis qu'ils marchaient sur un chemin forestier. Chaque fois qu'il pensait à son père, il se souvenait du jour où ils s'étaient promenés dans le parc national des Everglades, en Floride. Quelquefois aussi, il le revoyait en train de lire le journal dans le fauteuil à bascule de leur maison de Santa Cruz del Norte, ou de lui apprendre à faire une passe avant sur la pelouse de Sébas­tian. Parmi tous les souvenirs qu'il avait de son père c'étaient toujours ceux-là qui surgissaient en premier du fond de sa mémoire.

Steil se sentait tout à la fois nostalgique, triste et plein de pitié pour lui-même.

—La dernière fois que je l'ai vu, c'était... il y a trente-quatre ans, dit-il les yeux baissés.

Gastler garda le silence.

—De quoi est-il mort ?

—Cancer du poumon.

Steil fronça les sourcils.

—Il fumait ?

—Non, il n a jamais touché une cigarette de sa vie.

Le professeur se força à sourire. Puis il secoua la tête et son regard se fit vague. Il se leva, se dirigea vers la cuisine, ouvrit un placard et revint dans le salon avec une bouteille de verre blanc sans étiquette.

—Voulez-vous un petit coup de rhum, Dan ? Il est fabriqué dans une distillerie clandestine, et on l'appelle Dynamite.

—Dynamite ? Pourquoi donc ?

—Je me le demande bien.

— Essayons.

Steil versa un peu de rhum dans la canette de Gastler et s'en servit un bonne rasade. Gastler but sa ration d'un coup.

— Seigneur Jésus ! s'exclama-t-il d'une voix rauque.

La professeur vida sa canette sans broncher.
Gastler se racla la gorge.

— Nous étions amis, Bob et moi. Fin mars, les médecins
lui ont annoncé qu'il n'y avait plus d'espoir. Il est venu me
voir au bureau et nous avons longuement parlé. Surtout de vous.

Steil claqua la langue et se resservit. Gastler parut sur le point de poursuivre son histoire, mais il se ravisa. Le profes­seur continuait de boire.

—Et quelle est la bonne nouvelle ? demanda-t-il.

Gastler entrouvrit les lèvres. Il prit sa respiration, réflé­
chit à ce qu'il allait dire, puis eut un sourire désarmant.

—Je vous dirai ça pendant le dîner. Je vous laisse le
choix du restaurant.

Steil le regarda droit dans les yeux en se mordant la lèvre inférieure, comme s'il pesait le pour et le contre.

Cela faisait quatre ans, ou peut-être même cinq, qu'il n'était pas sorti dîner. Mais il se sentait épuisé. D'un autre côté, ce qu'il avait prévu de manger ce soir-là n'était pas très tentant. Il jeta un coup d'œil à sa montre.

— D'accord. Je vais prendre une douche et me changer. A cette heure-ci, la télévision pirate de Cuba passe Crossfîre,
en direct de Washington.

Le professeur alluma l'écran 70 cm noir et blanc d'une vieille télé russe, puis se mit à tripoter deux boutons qui dépassaient d'un boîtier en plastique posé sur le dessus du poste. Quelques secondes plus tard, à sa grande surprise, Gastler se retrouva en train de regarder Pat Buchanan.

—Incroyable ! s'exclama-t-il.

Steil étouffa un petit rire et disparut dans la chambre. Cinq minutes après, tandis que le professeur était sous la douche et qu'un journaliste américain asticotait un expert en armement à propos de la crise nucléaire coréenne, l'électricité fut coupée. Gastler, qui se demandait ce qui arrivait, entendit le Cubain lui crier depuis la douche :

—Ne bougez pas, Dan. C'est une coupure générale.
Mais elle n'aurait dû commencer qu'à 20 heures.

—O.K., pas de problème.

L'Américain entendit des cris de colère venant des appartements voisins, puis des bruits qu'il identifia comme ceux de bouteilles jetées par la fenêtre. Son regard tomba alors sur la bibliothèque où s'entassaient des livres de poche en anglais. Peu après, Steil émergea de la salle de bains, une serviette autour de la taille et les pieds nus.

—Les coupures sont prévues à heure fixe selon chaque quartier de la ville, expliqua-t-il tout en allant chercher des allumettes dans la cuisine. Mais parfois elles ont lieu plus tôt que prévu. Il y a aussi des coupures d'urgence. Les gens en ont vraiment marre.

Steil trouva enfin la boîte d'allumettes et en frotta une sur le grattoir. Elle se cassa. Les deux suivantes aussi. Furieux, le professeur égrena un chapelet d'insanités cubaines, et la quatrième allumette prit feu. Il souleva le tube en verre de la lampe à pétrole, alluma la mèche, remit le verre à sa place et posa la lampe sur la table.

—Vous avez entendu des bruits de bouteilles cassées ?

—Oui.

—C'est la forme de protestation la plus récente.

—Ce n'est pas très malin. Ces bouteilles ne tomberont jamais sur les responsables de vos problèmes d'électricité.

—Vous avez sans doute raison, reconnut Steil. Je vais m'habiller.

—Prenez la lampe, je n'en ai pas besoin.

Peu après vingt heures, Steil sortit de la chambre vêtu de son costume du dimanche : veste légère de lin beige, pantalon et mocassins marron. Il posa la lampe sur la table basse et ferma la fenêtre. Avec ses vêtements propres, sa barbe rasée de près et ses cheveux peignés, il semblait avoir trente-sept ou trente-huit ans et non quarante-quatre.

—Je suis prêt, annonça-t-il.

Gastler fit claquer ses mains sur ses cuisses et se leva.

—O.K., allons-y, répondit-il. Il faut peut-être éteindre la lampe ?

A cet instant, comme par enchantement, la mèche cré­pita et la flamme mourut. La dernière goutte de pétrole du professeur Steil venait de se consumer.

©2006 José Latour.